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Égalité entrepreneuriale : quand les finances s’en mêlent

Le 26 février 2020

Le financement est le nerf de l’entrepreneuriat. L’accès au capital est déterminant aussi bien pour le démarrage, le développement et la croissance de l’entreprise. Pourtant, cet accès n’est pas égal pour tous les entrepreneur.e.s. Les femmes ont largement moins accès aux prêts et au capital-risque que les hommes.

Dans le cadre du rapport Améliorer l’accès aux capitaux pour les femmes, publié en 2018 et piloté par Monique F. Leroux et Tamara L. Lundgren, plus de 25 dirigeant.e.s de diverses institutions financières au Canada et aux États-Unis ont été interviewé.e.s. Tout le monde s’accorde à dire que « les fournisseurs de capitaux n’ont pas percé le marché que représentent les femmes entrepreneures autant que celui de leurs homologues masculins. »

Selon le rapport, et au dire du National Women’s Business Council des États-Unis, les femmes démarrent des entreprises avec deux fois moins de capitaux que les hommes et seulement 5,5 % des femmes contractent des prêts bancaires, comparativement à 11,4 % des hommes.

Malgré de nombreuses recommandations ces dernières décennies, la situation a peu évolué et à défaut de changer, pourrait même à la longue nuire à la compétitivité du pays.

Égalité financière : on est loin d’être prés

Plusieurs causes imbriquées peuvent expliquer ces écarts.

Profil de l’entrepreneure

Les femmes entreprennent davantage dans les secteurs de services professionnels, l’hébergement et la restauration, ces secteurs sont considérés plus à risque et donc moins favorables aux prêts. Cela étant, même à l’intérieur d’un même secteur, on constate d’importantes différences en termes de prêts accordés aux deux sexes.

Par ailleurs, les entreprises gérées par des femmes sont, en général, plus petites. « Leur petite taille pourrait être un élément défavorable aux yeux des institutions financières qui interprètent cette caractéristique comme synonyme de difficultés de remboursement liées à un faible taux de croissance (Richer & St-Cyr, 2007), à un secteur économique difficile ou encore d’inexpérience de la part des gestionnaires (Bulte et al., 2003). » (Etude Réalité, besoins et défis des femmes entrepreneures de la région de la Capitale-Nationale, p. 25)

Les femmes, en effet, sont généralement des propriétaires moins expérimentées donc elles n’ont pas forcément d’historique de crédit et/ou ont des garanties insuffisantes.

Finalement, même si globalement, les femmes jouissent d’une bonne réputation en matière de remboursement de prêts et de crédits et qu’elles demandent des plus petits prêts (susceptibles d’être plus facilement remboursables), elles ont plus de difficulté à les obtenir. « Il est aussi possible que les institutions financières soient moins intéressées à faire de « petits prêts » que des « gros prêts » à cause du ratio plus défavorable des coûts d’analyse de dossier et de suivi par rapport à la valeur du prêt. » (Etude Réalité, besoins et défis des femmes entrepreneures de la région de la Capitale-Nationale, p. 25)

Méconnaissance du financement externe et/ou désir d’autonomie

Plusieurs études témoignent du manque de connaissance des femmes en matière de financement et de capital risque. Il subsiste des enjeux en termes de compréhension financières liée aux activités de l’entreprise, ainsi qu’un manque de réseaux et d’interrelations pour les aider à accéder aux marchés financiers.

Par ailleurs, certaines femmes revendiquent leur autonomie, elles ont une certaine fierté à développer leur entreprise sans faire appel aux banques. C’est aussi une façon de garder le contrôle. D’ailleurs, globalement, les femmes sont moins enclines à ouvrir leurs entreprises à des investisseurs externes. Contrairement aux hommes, elles utilisent davantage le financement interne et le recours au love money (économies personnelles ou celles de leurs proches).  Mais cela a un impact sur leurs possibilités de croissance.

« Premièrement, ces sources risquent davantage de libérer des sommes modestes que des sommes importantes. Deuxièmement, ces sommes sont susceptibles d’être rendues disponibles graduellement, au mieux, au rythme de leur production. Troisièmement, ces sommes peuvent comporter une charge émotionnelle qui limite le risque que l’entrepreneure peut prendre car elle ne peut se permettre de « mettre à risque » l’argent des proches, pour ne pas menacer ou fragiliser leur relation du même coup. » (Etude Réalité, besoins et défis des femmes entrepreneures de la région de la Capitale-Nationale, p. 27)

Si l’on observe des différences dans le mode de financement des entreprises entre les femmes et les hommes, il n’en reste pas moins que le taux de refus des prêts demandés par les femmes est beaucoup plus élevé que chez les hommes.

Biais, stéréotypes de genre et socialisation

A tout cela vient se greffer la présence de biais inconscients et de stéréotypes de genre dans l’accès au financement.

Un récent article écrit par Sara Follador, intitulé L’argent a-t-il un sexe ? dénonce les inégalités et le sexisme latent dans le monde des startups. Sa tribune se veut « un coup de gueule face aux situations auxquelles sont confrontées les femmes qui veulent lever des fonds. »

L’Indice entrepreneurial québécois 2017 cite une étude qui stipule que les bailleurs de fonds traditionnels et à risques entretiendraient des stéréotypes et les femmes se verraient refuser davantage de financement. « Dans cette recherche, les femmes ont levé en moyenne 25 % de la quantité des fonds qu’elles ont demandés, tandis que les hommes ont levé en moyenne 52 %. Les femmes se sont également vu refuser leur financement dans une plus large mesure (près de 53 % de refus) que les hommes (38 %) ».

Certaines femmes nous ont d’ailleurs confié lors des focus groupes qu’elles allaient à la banque accompagnées de leur mari pour maximiser leur chance d’avoir du financement.

Ces stéréotypes de genre agissent à deux niveaux, chez les bailleurs de fond et chez les femmes elles-mêmes. C’est l’effet Pygmalion relevé par william Menvielle, Pierre-André Julien et Camille Carrier : les femmes qui pensent qu’elles sont possiblement sujettes à vivre des discriminations sont peu sûres d’elles, elles sont donc moins convaincantes face à la banque et n’obtiennent pas le prêt, parce qu’elles remplissent les préjugés auxquels sont assujetties les banques. (Les femmes entrepreneures, entre défis, éléments favorables et mesures de soutien, p. 26)

Insuffler le changement : à vos marques, prêts, feu partez

Dans la culture entrepreneuriale et financière, on mise souvent sur l’adaptation des femmes au système pour qu’elles rentrent dans le moule. Mais plutôt que de tenter de les formater, il serait judicieux de prendre conscience de leurs réalités multiples et de leur proposer des services adaptés.

En ce sens, le rapport Améliorer l’accès aux capitaux pour les femmes propose des mesures intéressantes car il ne focalise pas uniquement sur le changement des femmes.

Ainsi, il préconise certaines mesures clés pour les organismes financiers, même si cela reste assez flou dans la pratique (voir le rapport complet) :

« – Créer et mettre en œuvre des protocoles de formation mettant l’accent sur le potentiel des entreprises appartenant à des femmes et sur la meilleure façon d’interagir avec ces dernières

– Percevoir l’objectif social de l’entreprise comme un élément fondamental de la stratégie

– Faire preuve de neutralité dans le soutien à la planification de la relève

– Adopter des politiques claires, solides et attrayantes en matière de diversité

– Augmenter la présence de femmes dans des rôles clés, notamment des postes de haute direction, d’interaction avec la clientèle et d’influence sur les décisions d’investissement » (citer)

On pourrait également bonifier cette liste et notamment la première mesure avec une formation à l’ACS+ (analyse comparative entre les sexes plus) et aux enjeux de l’EDI (égalité, diversité, inclusion) pour les organismes financiers, ce qui permettrait de mieux comprendre la réalité de tou.te.s les entrepreneur.e.s, incluant les entrepreneur.e.s autochtones et immigrant.e.s pour qui l’accès au financement est également (encore plus) complexe.

Il est important de reconnaître une pluralité dans les façons d’entreprendre. Aider les entrepreneures à fort potentiel de croissance est une avenue importante mais il s’agit également de prendre en compte la réalité des petites entreprises et des travailleur.se.s autonomes en développant des formes alternatives de financement.

L’accès au financement est la pierre angulaire de l’égalité entrepreneuriale. Repenser toute la culture et la finance entrepreneuriales est un gros chantier mais en même temps un défi essentiel pour les institutions financières. C’est en quelque sorte le prix à payer pour l’égalité.

Sources

FOLLADOR Sara (2019),  L’argent a-t’il un sexe ?, Wimadame

IBANESCU, Mihai et Rina MARCHAND (2017), Un regard sur l’entrepreneuriat féminin. Indice entrepreneurial québécois 2017 du Réseau M de la Fondation de l’entrepreneurship , Institut d’entrepreneuriat Banque Nationale | HEC Montréal

LEE-GOSSELIN, Hélène, HOUSSIEAUX, Caroline et Martine VILLENEUVE (2010), Réalités, besoins et défis des femmes entrepreneures de la région de la Capitale-Nationale, Chaire Claire-Bonenfant

ROY-BLAIS Caroline, FOURNIER Danielle, GUBERMAN Nancy (2018), Les femmes entrepreneures, entre défis, éléments favorables et mesures de soutien, Relais-femmes, CDEC de Québec.

VIGUET Morgane (2019), Focus-groupes : être femme entrepreneure, CDEC de Québec

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